Chapitre 4 : Investigations
La nuit, où plutôt devrais-je dire la deuxième partie de la nuit, fut atrocement courte. Je me réveillais plus fatigué que je m’étais couché (c’est à ce demander si il n’aurait pas mieux fallu que je reste éveillé), avec un de ces maux de crâne bourdonnant qui annonce une bien piètre journée. Je ne recouvrais que partiellement la vue après m’être abondamment aspergé d’eau froide. Et ce que je vis alors devant ma glace, me fit regretter ma cécité matinale. Un inconnu hirsute à la barbe naissante, aux yeux caves creusés par des cernes grisâtres me regardait fixement l’air profondément perplexe. Je me reculais horrifié, maudissant ce traître de miroir. Depuis quand s’était-il mis à fraterniser avec l’ennemi ? Pas le temps de recourir à ce problème et briser ce faux frère n’aurait servi qu’à me coltiner avec sept ans de malheur. J’avais déjà donné.
Je me rendis alors au mess, espérant alors que la nourriture matinale me requinquerait. Et oui, parfois une mauvaise nuit, peut avoir sur moi cet effet de sincère naïveté. Alors que j’entrais dans la salle, un haut le cœur me vint en même temps que pénétrait dans mes narines une odeur à la frontière entre un très vieux fromage oublié plusieurs mois en plein soleil dans un espace réduit, et de la nourriture fraîchement digérée. En effet, non contents de nous intoxiquer chaque jour avec des plats ratés, frelatés, mais à peu près identifiables, aujourd’hui le cuisinier avait décidé de nous concocter un petit-déjeuner à la française… En tous cas ce qu’il en connaissait. C'est-à-dire pas grand-chose…
Je me servis donc chichement d’un aliment qui ressemblait à s’y méprendre à un fer à cheval que le cuisinier me présenta fièrement comme un croissant, et d’un gâteau au camembert… J’espérais sincèrement pour les français que c’était là une pure invention de notre calamiteux, mais toujours très créatif, restaurateur.
Je jetais tout ça pêle-mêle, dans cette pauvre poubelle qui ne méritait franchement pas un tel traitement, puis je rejoignis mes deux amis qui étaient déjà à une table. Alors que je m’asseyais, Chris frappa violemment le meuble, faisant se renverser… une chose liquide verdâtre du plateau de Sarah.
- Tu n’y peux rien ! Fit celle-ci, en épongeant courageusement la mixture avec sa serviette, là où j’aurais moi, fait intervenir toute une équipe de décontamination habituée à ce genre de déchet.
- J’aurais la peau de ces salopards ! Reprit notre vigoureux ami.
- J’ai loupé quelque chose ? Demandais-je, regardant alternativement mes deux camarades.
Chris leva les yeux au ciel, dans une sourde invocation à celui qui préside notre destinée :
- Oh que oui ! Dix personnes de notre groupe ont déjà quitté le stage ce matin à la suite du discours d’hier soir de Jerry. Et ils sont là, aujourd’hui tous les trois à sourire et à manger ! Quelle bande d’abrutis !
Je trouvais personnellement l’utilisation du verbe « manger » plutôt impropre à la situation. Mais faute de trouver mieux, je me joignis à l’acquiescement général.
Tout d’un coup, mon ami se redressa de toute sa hauteur. Je levais alors les yeux et vis la source de son agitation.
- Salut Michael.
Je me levais moi aussi, sur mes gardes, face à un vieil ami.
- Bonjour Emerson.
- Ne soit pas timide voyons, appelle moi Stanley. Un raté ce professeur … Comment s’appelle t-il déjà ? Professeur Jackson, c’est ça ? Ah pardon, j’oubliais que tu avais présenté les mêmes théories lors de la préparation de ta thèse. Qui se ressemble s’assemble, comme dit le dicton.
J’ai encore mal aux dents, quand je repense à ce moment. Un de mes plombages sauta et ce ne fut qu’à ce moment que je desserrais la mâchoire.
- Vous avez l’air contracté vous tous, ça ne va pas ? Vous devriez être contents. Dix concurrents de moins, je ne pensais vraiment pas arriver à ce résultat hier soir. D’ailleurs, vous devriez aussi partir tous les trois, si vous ne voulez pas vous ridiculiser le jour de l’examen. Enfin, c’est un conseil d’ami, vous en faites ce que vous voulez.
Tout d’un coup j’entendis un rugissement sur ma droite, puis la table et tout son contenu, se renversa avec fracas sur le sol. Toutes les têtes se tournèrent vers nous. Chris se tenait face à Stanley, le poing droit serré, brandis dans la direction de son adversaire.
- Espèce de salopard ! Toi et ta bande de minable, on va vous écraser le jour de l’épreuve ! Ça je te le promets ! Et à la régulière nous au moins !
Stanley n’eut pas le moins du monde l’air impressionné. Il sourit, essuya l’eau qui avait coulée sur ses chaussures à l’aide de sa manche, puis rejoignit sa table, sous l’hilarité de ces deux collègues. Jerry Carson en profita même pour applaudir chaleureusement son ami. Le fait qu’il ne soit pas venu lui prêter main forte, augurait au plus haut point de son courage.
Le point positif de cette confrontation tint au comportement de Chris. A partir de ce moment, il fut le plus attentif au cours et le plus acharné au travail de notre groupe.
Nous dûmes rester un moment au réfectoire pour nettoyer la pagaille semée par notre ami, mais je ne pouvais décemment lui en vouloir, m’étant moi-même difficilement maîtrisé… Il faudra d’ailleurs que je demande rapidement s’il y a un bon dentiste dans la base…
*
La journée fut studieuse. Le professeur Jackson nous gratifia d’un excellent cours, très détaillé sur les hiéroglyphes et le hiératique (Je renvoie le lecteur assurément studieux mais rendu perplexe par ce vocabulaire spécialisé à n’importe quel livre traitant de l’Egypte ancienne). Aussi lorsque nous nous réunîmes en salle d’étude ce soir là, je passais quatre heures à donner à mes deux collègues, concurrents, mais néanmoins amis, quelques trucs et explications à ce sujet (a commencer par expliquer à Chris, qu’une langue morte n’était pas uniquement l’abat du bœuf difficilement comestible et peu ragoûtant qu’on nous servait régulièrement au self étant enfant). Alors que nous nous apprêtions à aller nous coucher, Chris se racla la gorge bruyamment ce qui le fit ressembler furieusement à une vieille fumeuse asthmatique et prit la parole :
- J’ai appris ce midi que les deux gardes étaient décédés.
Un long silence s’installa alors entre nous trois. Nous avions vus ce qui c’était passé … l’état des gardes … leurs blessures … connus ces gens, au moins quelques temps.
Sarah soupira longuement :
- La seule chose dont on peut être sûr, c’est que le coupable est l’un d’entre nous.
Je hochais la tête gravement, puis tapais derechef du poing sur la table, faisant sursauter par la même occasion mes deux compagnons :
- Je crois les amis, qu’il est temps de mener notre propre enquête.
A ma grande surprise, ils acquiescèrent tous deux.
**
Lorsque nous nous réunîmes le lendemain soir, vers minuit, en sale d’étude, ce ne fut pas pour parler des cours. J’en aurais eu pourtant besoin, Carter nous ayant gratifié dans la matinée d’une séance particulièrement éprouvante pour les nerfs chez toute personne normalement constituée. Nous nous installâmes donc et sortîmes tous trois un calepin et un stylo, pour faire le point sur la journée de chacun.
- Qui commence ? demanda Sarah.
- Moi, je veux bien, fis-je, me portant par la même occasion volontaire, ça va être court en plus. Comme prévu, je suis resté à la fin du cours avec le professeur Jackson, pour lui poser des questions d’ordre archéologique. Petit à petit, j’ai fait dévier la conversation sur les agressions dans la base et sur le secret qui entoure notre présence. Au final je n’ai rien appris, à part que le docteur Jackson assure qu’il ne quitterait sa place pour rien au monde. Ah si, il est sujet à d’effroyables crises d’éternuements dues à une allergie au pollen.
- C’est plutôt mince se plaignit Sarah, la tête dans ses mains. Son stylo avait coulé sur ses doigts, et les tâches se rependirent sur son visage en une forme particulièrement virulente de bleuisse (terme récent, attribué à l’auteur de ces mémoires).
- Très mince, acquiesçais-je.
- Ouais pas surprenant avec la bouffe de ta femme…
J’en lâchais mon stylo et Sarah s’enfouit la tête dans ses bras croisés à la recherche d’un réconfort improbable.
- Letal Weapon ! L’arme fatale. Le premier de la série, un film de Richard Donner avec Mel Gibson et Danny Glover. C’est la scène ou après avoir discuté sur le bateau…
Lorsque Chris vit notre état de déconfiture avancée, qui n’avait rien à voir avec l’heure tardive, il s’éclaircit la gorge et continua
- J’ai interrogé le cuistot. Au final, j’ai appris qu’il était nouveau, et qu’il n’avait pas accès lui non plus au contenu secret de la base. Par contre, il m’a renseigné sur le contenu des étages. Regardez j’ai fais un croquis.
Il nous montra ce qui ressemblait vaguement… très vaguement… enfin… nous retournâmes plusieurs fois le… la chose, dans tous les sens sans arriver à rien deviner du tout.
Chris tiqua devant nos regards sceptiques, puis nous arracha le papier des mains.
- Ne vous inquiétez pas, je vais le recopier au propre. Mais ne vous attendez pas à grand-chose, tous les étages sont construits quasiment à l’identique. Il y a une véritable petite armée là dedans. Je n’ai pas pu poser plus de questions, le colonel Crichton a débarqué et m’a demandé ce que je fichais là… ce sont ces mots… mais je vous épargne ces autres commentaires bien plus colorés.
Sarah prit alors la parole. La fuite ne s’était pas améliorée. J’avais l’impression d’avoir affaire à un vieux Schtroumf délavé.
- Comme nous en avions convenu, j’ai simulé un malaise, dans le but d’être amenée à l’infirmerie, pour interroger tous ceux qui auraient pu entrer en contact avec les deux hommes tués de l’ascenseur.
- Et ? demanda Chris, qui s’était rapproché de Sarah, l’intérêt brillant dans son regard.
- Et, ça a capoté. Ils ne m’y ont pas amené. Ils ont fait venir une infirmière à moi. Ils ont aménagé une des salles de notre étage en salle de soins. Apparemment ils ne veulent pas que le loup rejoigne une autre bergerie. J’ai pu cependant poser quelques questions. Je n’ai pas pu aller très loin, l’infirmière a refusé de me répondre, pour à peu près toutes les questions. Tout ce que je sais, c’est qu’ils sont morts rapidement.
Un long silence gêné s’installa entre nous, chacun se demandant qui mettra en mots ce que tous savaient déjà. Je me pris la tête entre les mains et résumais la situation :
- On a fait chou blanc sur toute la ligne. On a rien, nada, peau de balle ! Toute une journée perdue ! On est des fins limiers, y a pas à dire ! Sherlock Holmes n’a qu’à bien se tenir !
Sarah dodelina de la tête, puis souris :
- Je ne dirais pas ça, j’ai tout de même été réhydratée pendant deux heures. J’ai la peau nickel maintenant.
Nous partîmes d’un éclat de rire monumental (surtout moi et Chris, la pauvre Sarah ne pouvant voir ladite peau à ce moment précis), et nous fûmes donc par conséquent expulsés manu militari de la salle d’étude.
Enfin, cela devrait nous servir de leçon. Nous nous étions pris pour ce que nous n’étions pas : des enquêteurs. A chacun ses compétences.
Lorsque je m’effondrais sur mon matelas, complètement épuisé après cette interminable journée de cours et d’enquête, je pensais en souriant, que le cuisinier pourrait bien être le coupable. Puis je secouais la tête … Non, lui nous préparait une mort plus lente et infiniment plus douloureuse. Alors que je m’esclaffais tout seul (ah, moment de solitude, quand tu nous tiens), Morphée me prit par surprise et m’emmena visiter l’Egypte ancienne et ses merveilles…
***
Les deux semaines de préparation passèrent très vite. Nous fûmes entraînés dans un tourbillon de cours et de soirée studieuses.
Nous travaillâmes ainsi en moyenne 120 heures durant ces deux semaines. Je ne peux vous cacher que l’enquête passa totalement aux oubliettes. Jackson nous avait enseveli sous les livres et les époques, Carter sous les théories et expériences et Murray… sous les coups. Je fus en fait assez content quand on nous annonça que les tests allaient commencer. C’était au moins la fin d’un calvaire qui durait depuis bien trop longtemps à mon goût.
Mais vous vous demandez sûrement, fidèle lecteur ou lectrice (rayez la mention inutile), ce qui s’est passé pendant deux semaines ? Quels ont été les agissements criminels de notre mystérieux géni du crime ?
Il faut lui demander, car moi, je n’en ai aucune idée. C’était le calme plat. Il avait peut être pris peur ? Le plus logique était qu’il attendait quelque chose … ou qu’il avait déjà eu ce qu’il voulait. L’important c’était qu’il ne nous opportunaît plus.
Les tests écrits ne furent qu’une formalité. Même Chris semblait satisfait de sa prestation. Heureusement, le devoir de sciences avait été allégé pour tous les non spécialistes. Je dis heureusement, car la version initiale ne contenait quasiment aucun énoncé. Il n’y avait que des pages et des pages de chiffres. On aurait dit le contenu d’un disque dur en code alphanumérique. En notre qualité de novices, au moins, nous pûmes nous accrocher, telle une moule à son rocher, à quelques phrases glanées au hasard des énoncés.
Le devoir d’Histoire n’était évidemment qu’une formalité pour moi (j’invite le lecteur ayant ne serait-ce que pensé momentanément le contraire, à détourner les yeux de ce journal et à vaquer à d’autres activités qui nécessiteraient moins son intellect apparemment fort limité).
Je dois dire que j’avais bien préparé mes deux comparses, aussi je pense ne pas m’avancer en disant que ce test fut une parfaite réussite pour nous trois.
Restait le test de Murray. Il fallait s’essayer à diverses prises… sur un mannequin. Ce ne fut pas trop mal. Un jeu d’enfant même pour Chris et Sarah. Cette dernière en épatât plus d’un, et fut même récompensée par un rare sourire de la part de Murray. Pour ma part, je me débrouillais… plutôt bien. Il fallut tout de même à un moment démêler les membres plastifiés du mannequin des miens, après une prise acrobatique particulièrement osée mais aussi (et surtout) particulièrement ratée.
****
Nous restâmes tous au réfectoire fort tard pour fêter la fin des examens écrits. N’y voyez pas chers lecteurs une de ces soirée alcoolisées et lubriques de fin d’exams à la fac (Et je sais de quoi je parle, ayant fêté la fin des miens à Tijuana), l’armée ne nous ayant pas fourni le liquide nécessaire a de telles effusions. De plus, les épreuves pratiques ayant lieu le lendemain… il fallait tout de même être dans de bonnes conditions. Cependant l’ambiance fut fort détendue, et tout se passa bien, sans incident aucun. Peut être justement grâce à l’absence de ladite boisson.
Le seul bémol fut introduit par nos désormais meilleurs ennemis : Emerson et Carson accompagnés de leur molosse.
Ils fêtèrent l’évènement à part, se moquant ouvertement de toutes les personnes présentes. Leurs rires moqueurs résonnèrent dans la salle toute la soirée, et nous dûmes nous y mettre à deux avec Sarah pour empêcher Chris d’aller leur parler du pays.
Aussi lorsque je me couchais ce soir là, fort tard, en sachant qu’il faudrait que je me lève le lendemain, fort tôt, je ne trouvais pas le sommeil tout de suite. C’est toujours quand il faut qu’il soit présent celui là, qu’il se défile lâchement ! Je me retournais donc dans mon lit, en essayant de ne penser ni à la journée écoulée, ni à celle du lendemain (une de mes techniques, rarement efficace, mais je n’en connais aucune autre).
Je repensais donc aux deux scènes de crime : l’effraction du bureau du professeur, et les deux tués de l’ascenseur. Et petit à petit malgré l’heure tardive, le tableau prit lentement forme, et tout devint clair dans mon esprit. Toutes les pièces du puzzle s’assemblèrent d’elles-mêmes, sans effort apparent. Je m’endormis, résolument décidé que j’avais débusqué le coupable ! Restait une question insoluble… A qui le raconter, et qui me croirait ?
J’étais content de moi, et je m’endormis finalement, l’esprit plus léger, et avec le sourire…
*****
La foule m’acclamait à pleins poumons. Les cheerleaders étaient aussi présentes, particulièrement séduisantes en ce jour spécial où elles se produisaient pour moi ! J’étais dans l’enceinte d’un stade, et des milliers de spectateurs étaient là. Abdullah, mon chef de fouille était au premier rang, avec mes ouvriers. Quant à moi, j’étais sur la plus haute marche d’un haut podium brandissant une lourde et fragile coupe en cristal, qui reflétait mille couleurs dans le soleil couchant égyptien. Le jury, composé du professeur Carter, de Murray, de Daniel Jackson et du colonel Crichton m’applaudissait joyeusement. Sarah et Chris étaient aussi là, levant les bras vers moi, en un signe féroce d’adoration. De là-haut tout ce monde semblait si petit… Je tandis le cou pour mieux les distinguer…
Ce fut alors que le trophée m’échappa des mains et, Newton étant passé par là (que le diable l’emporte !), prit la direction du sol. Mais il semblait aller au ralenti. Je tentais de le rattraper, mais mes mouvements étaient bien trop lents. J’étais comme entravé par une force invisible, et pourtant la coupe continuait de chuter inexorablement en direction de la surface dure, vers sa destruction inéluctable. Tout son avait cessé autour de moi. Il n’y avait que moi et la coupe. Elle rebondit alors sur le sol, miraculeusement, sans se briser, et je l’attrapais avant qu’elle ne retombe. J’étais fier de ma prestation et je levais une fois de plus mon trophée, attendant d’être acclamé de nouveau par la foule en délire. Mais ce ne fut pas le cas. Alors que je relevais la tête, je vis que j’étais dans un bureau en désordre, un homme gisant non loin de là…
******
J’aspirais l’air à plein poumon, haletant, et allumais la lumière. J’étais en nage. Une sueur froide particulièrement désagréable me dégoulinait le long du dos et des bras… Accompagné à cela, me vint un sentiment d’extrême terreur. Ce genre de sensation qui augure d’une bien piètre nuit. Mais plus que tout ça, je venais de comprendre quelque chose… c’était si… étrange… si inattendu ! Si c’était vrai cela voulait dire que… toute ma théorie était à revoir…
*******
Je me levais le lendemain, avec l’étrange sensation de n’avoir pas dormi une seule seconde de la nuit (le lecteur attentif aura noté l’emploi du verbe « lever » à la place du verbe « réveiller »). Je terminais mes ablutions rapidement sans jeter ne serait-ce qu’un regard, à mon reflet. Pas la peine d’avoir la confirmation de ce que je savais déjà. Je me rendis donc directement au self.
Mes intestins jouaient du yo-yo autour de mon douloureux estomac. J’auscultais d’un œil passablement pessimiste les quelques « plats » que nous avait concocté le cuisinier. Ce n’était pas pire que d’habitude, mais dans mon état, tout me rebutait… Je finis par me décider. Je ne craignais rien avec un petit café.
Tout d’un coup, quelqu’un jeta avec force son plateau à coté de moi. Je sursautais violemment, maudissant l’intrus belliqueux, qui me provoquait à une heure aussi outrageusement matinale. Je me radoucis, alors que je vis le colonel Crichton, sourire aux lèvres. Mes nerfs étaient en pelotes. Je reposais le café à sa place. Le colonel, à coté de moi semblait quant à lui en grande forme. Il lui tardait sûrement de nous voir nous ridiculiser, et de pouvoir nous lancer des imprécations jusqu’à plus soif. Il tendit la main, serra celle du cuisinier.
- He ! Ça a l’air bon ça ! Jimmy je t’en prends un ! (Pour info, le cuisinier s’appelait John)
Le pauvre homme naïf indiquait de son doigt musculeux un plat qui ressemblait à s’y m’éprendre à du lait avec des céréales. Je savais par expérience, que ça n’en était pas. (J’épargne le lecteur qui va peut être bientôt se sustenter du véritable contenu du récipient). Je souris, le cœur au bord des lèvres :
- Monsieur, si j’ai appris quelque chose en venant ici, c’est qu’il ne faut jamais se fier aux apparences.
Un éclat de rire monumental, vint ponctuer ma remarque. Puis tout à coup un choc violent me percuta l’épaule droite, et mes genoux fléchirent. Ce n’était qu’une tape amicale dévastatrice venant de la part d’un militaire surentraîné, mais sur le moment je crus que la montagne dégringolait sur moi.
- Sacré Michael ! On attend beaucoup de toi aujourd’hui, n’est-ce pas Franck ? (le nom du cuisiner n’avait pas changé, c’était toujours John)
J’allais répondre mais, voyant le regard que me jeta le cuisinier, je me rappelais de ma précédente remarque le concernant. Je me servis d’un fruit (à l’aide de mon bras valide), puis je m’éclipsais rapidement.
Il n’y avait pas que Crichton qui était présent, tous nos professeurs étaient dans le réfectoire.
Leur table était située juste à coté de la poubelle, ce qui leur assurait un gain de temps non négligeable. C’est à ça qu’on reconnaît les officiers dans l’armée : à leur capacité à anticiper.
Je rejoignis mes deux collègues à leur table, au fond de la salle.
Chris semblait presser d’en découdre, s’échauffant en faisant de grands moulinets avec ses épaules tandis que Sarah était dans le même état que moi. Elle jouait avec son porridge, son visage verdâtre orné d’une horrible grimace.
La tension était palpable entre nous trois, aussi ne nous échangeâmes à peine quelques mots d’encouragement. Heureusement nous ne vîmes pas ce matin là, nos trois amis : bête, méchant et… bête. La situation aurait très vite dégénéré avec toute cette tension accumulée dans l’air autour de nous.
A dix heures, nous embarquâmes dans des camions militaires, en direction d’un lieu inconnu de tous... ou presque… du moins je l’espérais pour nous.
Chapitre 5 : Le test
Nous changeâmes deux fois de camions lors du trajet, puis nous prîmes un… avion (j’utilise ce nom commun représentatif des aéronefs motorisés, bien que l’état fort délabré dudit engin ne s’y prête guère). Le vol ne dura qu’une heure… une heure de calvaire. Après avoir pris deux camions supplémentaires (l’armée ne souhaitait apparemment pas que quelqu’un nous suive), nous finîmes par arriver à la lisière d’une forêt de pins qui s’étendait à perte de vue. Une estrade avait été aménagée. Nous y attendait le jury du concours. Carter, Murray et Jackson avaient l’air de s’ennuyer ferme, tandis que Crichton et O’Neill s’esclaffaient bruyamment, en mimant une sorte de ballet aérien dont les héros, au vu de l’angle de chute, ne s’en étaient probablement pas sortis indemnes.
Lorsqu’il nous vit enfin, O’Neill s’interrompit brusquement et rassembla ses papiers en une masse informe. Enfin, il prit son micro et commença à parler. Il s’arrêta au bout de trente secondes, le temps pour lui de se rendre compte que ledit matériel ne fonctionnait pas. Il jura (ceci fut très bien entendu et par tout le monde, mais je préfère vous épargner le contenu de sa diatribe), puis se mit à secouer son micro sauvagement, tel un enfant en bas âge ayant cassé son hochet et essayant vainement de le faire teinter. Carter se leva rapidement et vint sauver la situation, en pressant semble t-il un simple interrupteur.
- Merci Carter … Je disais donc, bienvenu à tous sur le lieu de vos prochaines et dernières épreuves. J’espère sincèrement que tous passeront ce test avec brio. Vos professeurs ont supervisé personnellement les travaux effectués dans cette forêt… de pins. Vous aurez chacun une carte et une boussole. Vous devrez passer obligatoirement par le…
A ce moment là il saisit une carte chiffonnée sous ses papiers (ces derniers finirent au sol) qu’il défroissa laborieusement. Après l’avoir observé un moment, en la tournant et la retournant dans tous les sens, il enchaîna :
- …point rouge indiqué sur votre plan où vous attendent pas mal d’épreuves… qui solliciteront tant vos capacités physiques qu’intellectuels.
Nous vîmes alors O’Neill regarder Murray en souriant. Ce dernier rayonnait littéralement de fierté. Je craignais très fortement que cela allait encore être synonyme pour nous de bleus et de bosses.
- Chaque groupe partira d’un point donné, et devra se rendre, en passant d’abord par le bunker marqué par euh… le point rouge, au euh… X indiqué sur la carte. C’est là que vous attend un trophée. Chaque équipe aura un parcours différent, mais un niveau de difficulté équivalent. Les premiers arrivés auront la meilleure affectation. Je vous conseille de vous grouper par trois. Il serait pertinent de trouver dans votre équipe un scientifique, un historien et un militaire. Bonne chance à tous !
Crichton opina longuement du chef, fier apparemment de la prestation de son supérieur. Ce n’était pas le cas de Carter qui faisait la moue, et de Jackson qui avait l’air de fixer un point imaginaire dans le ciel azur.
Il fallut approximativement une demi-heure pour tout organiser. Dix groupes furent ainsi constitués. On éparpilla les équipes le long de la lisière de la forêt, puis une corne de brume annonça le départ. Sarah, Chris et moi nous regardâmes fixement, puis après une brève accolade pour nous donner du courage, et consolider ainsi notre esprit d’équipe, nous pénétrâmes dans l’épaisse forêt de conifères.
*
- Ça va ton oreille, Mick ?
- Très bien merci !
Je lui avais répondu un peu sèchement car la situation semblait désespérée.
Depuis la dernière salve, je me tenais l’oreille droite, tandis que Sarah était légèrement touchée à la jambe gauche. Elle avait dit avoir ressenti l’effet d’une forte décharge électrique. A peine arrivés dans la forêt, nous nous étions rendus compte qu’il pleuvait sur nous ce que Sarah identifia comme étant des rayons énergétiques rouges. Je la croyais sur parole. Nous conclûmes logiquement qu’il fallait éviter de se prendre une décharge de plein fouet.
- Il faut faire diversion !
- Je passe mon tour ! répondit-je, usant du même ton qu’auparavant.
Chris roula des yeux :
- Comment veux-tu sinon qu’on puisse traverser cette portion de la forêt ? Sarah boîte encore et il faut que je puisse voir d’où…
- C’est bon j’ai compris !
Je maudis alors intérieurement les militaires et leur présupposée supériorité tactique.
Nous nous tenions derrière un tronc d’arbre déraciné et couché sur le sol. Je repérais vite un peu plus loin un talus constitué de terre et de feuilles, où je pourrais facilement me dissimuler. Après un petit temps de préparation (d’avantage mentale que physique), je me ramassais sur moi même, puis bondis… et me ramassais par terre. J’avais omis de vérifier le sol, or mon pied s’était pris dans une racine. Toute une série de jurons bien sentis vinrent accompagner ma chute. Je me relevais plus rapidement qu’il faut pour l’écrire et couru vers ma cible. J’évitais de justesse deux tirs en me baissant avec souplesse (ou parce que je trébuchais sur le sol inégal de la forêt, je ne me souviens plus exactement des détails) puis me dissimulais derrière ma protection de fortune. Tout au long de ma course, j’entendis des tirs de pistolets automatiques attestant de l’action (sinon de l’efficacité) de mes amis.
Au bout de deux minutes d’attente je sursautais alors qu’une sorte de boule de pétanque atterrissait à mes pieds, devant moi.
- C’était aussi accompagné d’une caméra, fit Chris, apparaissant tout d’un coup. Nos chers professeurs nous observent.
Je saisis la sphère argentée et la scrutait longuement. Des rainures la parcourait aboutissant toutes à une seule cavité, d’où devait sortir probablement le très mystérieux rayon énergétique…
- Technologiquement je n’ai jamais rien vu de semblable, remarqua alors Sarah. Il ne semble pas alimenté…
Chris, après m’avoir jeté un regard qui disait a peu près ceci : « De toute façon nous n’allons certainement rien capter », l’interrompit :
- Allons-y, il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant d’arriver au bunker…
**
La porte se referma derrière nous dans un grincement sinistre. Puis ce fut le noir le plus complet. Le genre d’obscurité que même l’œil exercé d’un chat ne peut percer. Pourtant, au bout d’un moment, la lumière fut ! Plusieurs centaines de lumières s’allumèrent tout autour de nous. Il y en avait partout : au sol, au mur, au plafond, partout vous dis-je ! C’était des diodes de faible puissance, aussi étions-nous encore dans la pénombre. Mais au moins nous pouvions voir où nous mettions les pieds.
Une sorte de sphère, grande comme un ballon de plage, était suspendue au centre de la pièce. A l’entrée, juste devant nous, se trouvait un clavier, de forme triangulaire, orné de symboles inconnus… de moi en tous cas, vu que Sarah reconnut les symboles qui représentaient apparemment les constellations visibles depuis notre planète. Nous fîmes le tour de la pièce et finîmes par trouver la porte de sortie, blindée et sans poignée (bien évidemment, cela aurait été trop facile). Chris essaya bien de la défoncer, mais tout ce qu’il fit consista à nous ruiner les tympans avec l’écho des coups dans le bunker.
- Ça suffit Chris ! Aboya Sarah.
- Fallait bien que quelqu’un essaie, fit en toute mauvaise foi notre ami. A vous de jouer les intellos.
Sarah lui jeta un regard noir (qui aurait fait reculer un homme plus brave que Christopher), se gratta la tête un moment, puis commença :
- Les diodes représentent, je pense qu’on peut l’affirmer, des étoiles.
- On à la tête dans les étoiles alors ? demanda innocemment Chris.
- Je crois qu’on peut en convenir.
Elle s’approcha alors de la console.
- Les touches de ce clavier représentent des constellations…
Une lumière d’intelligence (si si !) brilla dans les yeux de Chris :
- Voilà, bravo ! Tu as trouvé ! Il ne reste plus qu’à reconnaître toutes les constellations présentes dans la salle, puis d’appuyer sur leur correspondance sur le clavier !
- Non.
- Non ?
Sarah soupira, puis, tel un professeur devant un élève particulièrement obtus, répondit en usant d’un ton des plus condescendant :
- Nous sommes entourés d’étoiles Chris. Toutes les constellations visibles depuis la Terre sont autour de nous. Il faudrait donc, si on respecte ta logique, appuyer sur tous les boutons à la fois. Cela serait idiot. Au final, je ne vois pas du tout ce qu’il faut faire.
- Essaye d’ouvrir la porte.
- Chris, quant est-ce que tu cesseras de…
- Euh… Puis-je intervenir, fis-je élevant la voix pour me faire entendre malgré l’écho de leur dispute dans le bunker. Ça a peut être un rapport avec cette boule au milieu de la salle ?
Sarah fit plusieurs fois le tour de la sphère suspendue, puis ferma les yeux, l’air de ce concentrer. Alors que notre bavard camarade ouvrait encore la bouche, je secouais énergiquement la tête, lui faisant signe de laisser Sarah se concentrer.
- Je crois que j’ai finit par deviner, fit finalement notre amie, les paupières toujours closes. Michael a raison. En considérant que ce rond est un point précis de l’espace, disons la Terre, et que nous voulions le situer dans la galaxie, alors nous avons besoin d’une technique spécifique de localisation. Il faut insérer notre planète à l’intérieur d’un cube, dont le centre de chaque coté représente une constellation et permettra ainsi de situer notre point dans l’espace.
Cette fois-ci Chris ne put se retenir.
- Je ne vois pas de cube autour de ta sphère.
Sarah leva les yeux au ciel, cherchant du réconfort auprès notre hypothétique créateur :
- La pièce enfin ! Les murs représentent un cube parfait !
Secouant désormais la tête, devant le cas désespéré de Chris (on aurait dit une vieille dame atteinte de la maladie de Crosfeld Jacob), elle fit le tour de la pièce, relevant pour chaque paroi (incluant le sol et le plafond) la constellation centrale.
Puis elle se rendit à la console et pressa sur les touches correspondantes. Au bout d’un moment, elle se redressa tout sourire et fixa de son regard scintillant la porte à l’autre bout de la salle. Puis son sourire se fana à la vitesse d’un nénuphar, se refermant doucement sur lui-même, l’obscurité pointant (le critique qui lit par-dessus mon épaule secoue la tête devant une telle image, argumentant que le lecteur moyen (sorte de lecteur hypothétique au QI supposé fort peu développé) est jugé guère réceptif aux images poétiques) :
- Malédiction ! fit-elle.
- Houston we’ve got a problem.
Sarah et moi nous tournâmes tout deux lentement vers Chris, qui vous l’avez forcément deviné, était à l’origine de ce dernier propos fort maladroit. Mais devant nos regards accusateurs, il se défendit :
- Apollo 13 ! Un film de Ron Howard avec Tom Hanks, Ed Harris et Bill Paxton ! Le réservoir d’oxygène de leur vaisseau explose. Ils évoluent dans un décor étrangement ressemblant au notre. A l’origine c’est une mission lun…
Sarah se jeta au coup de Chris. J’avoue que j’eus pendant une seconde un peu peur qu’elle ne l’étrangla (j’aurais dans ce cas bien entendu témoigné en sa faveur au vu des nombreuses circonstances atténuantes que quiconque aura facilement relevé… mais je vous laisse le soin de l’énumération), mais au lieu de ça elle l’étreignit un temps puis se remit devant la console en criant :
- Chris tu es un géni !
Je me grattais la tête, en essayant de comprendre ce qui avait bien pu l’amener à utiliser un tel propos, alors qu’à l’origine Sarah m’avait semblé être une femme à l’esprit plutôt clairvoyant. Il faudrait que je revoie mes présupposés initiaux et que je pense dans le futur à ne pas porter de tels jugements hâtifs.
Elle pianota un moment sur la console, puis tout d’un coup un déclic se fit entendre et la porte s’ouvrit, en couinant.
- Euhhh, consentirais-tu à éclairer nos lanternes ? Demandais-je alors que j’étais moi-même dans le noir le plus complet.
- C’est simple Mick ! Quand Chris a dit « à l’origine » je me suis rappelée qu’il nous manquait un septième point ! Le point d’origine justement ! J’ai récupéré la constellation qui était au centre de la porte d’entrée que j’ai insérée avec les six autres. Et voilà !
Je savais bien que le prétendu géni de Chris était forcément un malentendu. Je soupirais longuement de soulagement puis je plaquais de nouveau la main sur mon oreille.
Chris, qui avait gardé un silence septique depuis qu’il avait apprit ses prétendues facultés psychiques extraordinaires, me saisit par l’épaule, l’air grave :
- Ça va Mick ?
Je hochais la tête, indiquant la sortie du doigt :
- Allons y. Plus tôt on aura gagné, mieux ça sera pour nous tous…
***
La porte se referma une fois de plus derrière nous en grinçant (les moyens de l’armée laissaient décidément fortement à désirer !)
Cette fois-ci, nous nous trouvions dans une salle brillamment éclairée… et complètement vide. Désespérément vide. Seul trois inscriptions encadrées étaient visibles, réparties sur trois murs. Sur le mur d’en face, il y avait marqué : « Clovis », sur le mur de droite : « Louis » et enfin sur la paroi de gauche : « Claudius ». Les lettres gris foncé qui composaient ces trois mots étaient en léger relief.
La première chose que voulut faire Chris, bien évidemment, fut de taper dessus. Je l’en empêchais laborieusement, argumentant que cela pouvait faire capoter la résolution de notre énigme.
Chris, boudeur, s’assit alors par terre et croisa les jambes.
- Alors je crois que celle-là est pour toi, Mick.
C’était aussi ce que je pensais. Je me mis alors à faire les cent pas, en parlant à voix haute, tel un maître de conférence (ou un échappé de l’asile, ces deux comparaisons n’étant pas si éloignés l’une de l’autre) pour essayer de trouver un lien entre ces trois noms.
- Claudius … Claudius … c’est le nom de l’une des plus prestigieuse famille de la Rome antique. On appelait cette famille : la gens Claudia. Elle a engendré une dynastie d’empereurs et toute une tripotée de consuls… si vous m’excusez cette déplorable expression.
- Tu vois, je te l’avais dit que c’était pour toi ! Moi qui pensais que « la Claudius » c’était le nom d’une pizza.
Je ne pris même pas la peine de répondre à ce manque flagrant de culture. J’avais une énigme à résoudre, et rapidement.
Sarah jeta un regard dépourvu d’aménité à notre ami, puis encouragea ma réflexion :
- Et Clovis ?
- Clovis … ah je ne sais pas grand-chose sur lui. Il a été l’un des premiers rois de France, je crois qu’il a régné dans le courant du IVème… ou peut être bien du Vème siècle. Quant à Louis… ça peut bien être l’un des dix-sept ou dix-huit rois du même nom qui ont régnés en France !
- Ils sont originaux ces gens-là !
- Chris ! Tu ne peux pas le laisser réfléchir deux minutes !
L’intéressé haussa les épaules, puis prit une barre de céréale dans sa ration de survie.
Sarah tenta de faire repartir ma réflexion grossièrement interrompue :
- On sait donc maintenant que ça à un rapport avec la France. Clovis, Louis…
- Mais Claudius est un nom qui est romain, pas français ! Ni même gaulois ! Puis de toute façon je ne vois pas le rapport. Peut-être…
- Peut être qu’ils sont tous issus de la romanité ?
- Non, Clovis selon toute vraisemblance était issu d’un peuple germanique…
Je portais alors les mains à mes oreilles, tentant de me concentrer. Je regardais les trois mots, la bouche grande ouverte.
- Bon dieu ! Tu as raison Sarah !
- C’est vrai ? Fit-elle rayonnante, ils sont tous issus de la romanité ?
- Pas tout a fait, mais tu t’en approches ! En fait tous ces noms sont issus de la même racine romaine : « Claudius » ! Le « v » en latin n’existait pas. Il n’est apparu que plus tard, pour éviter des prononciations hasardeuses… En latin « Clovis » s’écrivait « Clouis » ! Il apparaît probable qu’avec le temps le nom « Claudius » ait donné « Clovis » et que « Clovis » ait donné « Louis » ! Tout a évolué à partir de Claudius ! Claudius, Clovis et Louis ne sont pas issus de la romanité, ce sont leurs noms qui le sont !
- Chi, ai …pris … pardon.
Chris avala ce qu’il avait dans la bouche et reprit :
- Si j’ai bien compris, ce qui m’étonnerait fortement, comment peux-tu résoudre l’énigme ? Tu vas écrire la réponse en taguant sur le mur ?
J’ai horreur des rabats joies ! D’autant plus quand ce sont des militaires et qu’ils ont raison.
Je me frappais la tête de la paume de la main (une image que je suppose typiquement littéraire, vu que je n’ai jamais vu personne le faire, et que j’ai encore fort mal en y repensant).
Je parcourus la salle de long en large, regardant attentivement les inscriptions. Ces lettres… en relief. Je me concentrais, faisant travailler mes petites cellules grises, comme l’aurait sûrement dit un célèbre détective privé romanesque belge, mais j’eus moins de résultat que lui (a ma défense il me manquait le fidèle Hastings). Puis, finalement, au bout d’un moment, alors que Chris commençait à donner des signes inquiétants d’impatience, je finis par avoir la solution :
- Il suffit de montrer que nous avons compris le mécanisme !
Je m’approchais du mur et commençais à appuyer sur les lettres :
- Nous allons exercer une pression pour les trois mots sur les lettres L.O.U.I.S.
Un raclement de gorge particulièrement agaçant, accompagné du bruit d’un emballage plastique qu’on jette violemment au sol, vint ponctuer ma proposition.
- Mais il n’y a pas de « O » dans « Claudius ». Ni de « U » dans « Clovis » d’ailleurs.
- Si tu avais écouté, Chris, tu saurais que le « v » de Clovis peut être considéré comme étant un « U » en latin. De plus le « u » seul de Claudius, se prononce « ou » dans cette même langue. Observe :
J’appuyais sur les lettres LUIS de Claudius, sur les lettres LVIS de Clovis et sur toutes les lettres de Louis.
Un déclic se fit alors entendre, et la porte du fond pivota, faisant entrer l’air frais et le chant onirique des oiseaux.
Chris se releva, chassa vigoureusement les quelques résidus de nourriture énergétique de sa tenue, puis me mit un violent coup dans le dos :
- Bien joué ! Ben c’était plutôt facile finalement.
Je crois que je n’ai jamais été aussi prêt de ma vie, d’abréger celle de quelqu’un d’autre.
****
Nous avancions désormais prudemment. Depuis que l’on était sorti du bunker, aucun piège n’était venu nous ralentir. C’était curieux en soi, connaissant bien Murray et ses lubies destructrices.
Nous étions cependant énormément ralentis par Sarah qui boitait de plus en plus. Cette dernière refusait une aide quelconque, ce qui ne nous arrangeait guère. Heureusement nous avions été particulièrement performants à l’intérieur du bunker grâce notamment à ma grande faculté à…
Ce fut alors que Chris leva son poing fermé pour nous intimer le silence. Il disparut tout d’un coup, et lorsqu’il revint un moment plus tard, il avait encore une de ces singulières boules de pétanque meurtrières à la main (plus qu’une et on aurait un jeu complet).
- C’est curieux, celle-ci ne fonctionne pas, remarqua t-il. Je ne voudrais pas être à la place de celui qui l’a placé quand Crichton l’apprendra.
Nous acquiesçâmes ensemble. Personne ne souhaiterait être à la place du malheureux, déjà que la notre n’était pas aisée.
Chris sortit la carte de l’épreuve de son sac, puis après l’avoir étudiée un moment, hocha la tête.
- On y est presque maintenant. Sortez le champagne, c’est pas bon quand c’est trop froid.
Puis il nous regarda avec un large sourire. Ne voyant pas ce qui était drôle je haussais les épaules et Sarah s’assit lourdement par terre, usée par la douleur … ou par notre ami.
- Taxi ! Un film français qui a cartonné dans ce pays en…
Alors que je sentais la dépression me gagner, un son parvint à mon tympan…
Je scrutais intensément l’épaisse forêt puis tapais sur l’épaule de notre collègue militaire qui en était à citer le nom des scénaristes.
- On nous talonne.
- Quoi ? S’étonna Chris, qui suivait mon regard. Tu en es sûr, je ne vois rien…
Il n’y avait pas de temps à perdre. Nous nous tournâmes ensemble vers Sarah. Puis Chris me regarda droit dans les yeux. Il vit que j’avais pris une résolution et que je n’en démordrais pas. Il sembla hésité un moment puis il acquiesça, gravement.
- Vas-y Michael. Je reste aider Sarah. Je te promets que si tu n’arrives pas premier, je te botterais les fesses jusqu’à Pékin…
Je lui laissais mon sac, alors qu’il nous donnait les références cinématographiques de sa dernière tirade. Un film avec Jackie Chan si je me souviens bien. Il me serra la main, chaleureusement. Après avoir fais un signe à Sarah, je partis en courant en direction du sud-est… a moins que ce ne fût le nord-ouest… enfin dans la direction que m’avait indiquée Chris, qui savait mieux que m… qui savait se servir d’une boussole.
J’entendis bientôt des bruits de pas dans mon dos, attestant de la véracité de mes suppositions initiales concernant notre avance. J’accélérais. Les bas branchages épineux des pins me griffaient le visage et je ne cessais de butter sur tout un tas de choses, allant de la simple racine, au rocher de taille conséquente. Tout mon corps semblait être endolori. Mais ce fut avant que j’émerge à la lisière de la forêt et que le soleil ne m’éblouisse complètement. Je marquais un temps d’arrêt forcé pour m’habituer à ce satané changement de luminosité. Mon poursuivant en profita pour passer devant moi.
C’était Stanley Emerson !
J’accélérais rapidement, aidé un peu, je le crains, par la rage que m’inspirait ce douteux individu. Heureusement, le sol était plus stable, et la condition physique de mon concurrent laissait à désirer. J’arrivais à sa hauteur, puis… callais comme une vieille deux-chevaux (je bénis intérieurement le cuistot du mess qui m’avait fait rapidement écluser mon stock de barres de céréales. J’en aurais eu furieusement besoin ce jour-là). Je réussis cependant à rester à sa hauteur en fournissant un effort qui me parut sur le moment surhumain !
C’est alors que levant la tête, j’aperçus le trophée à quelques mètres de nous. Plus loin le jury nous pointait du doigt, nous encourageant. Il ne fallait surtout pas que ce soit Emerson qui le récupère ! Je ne le permettrais pas !
Nous tendîmes ensemble la main et… je serrais mes doigts autour du métal froid. J’avais la coupe ! Je fis cependant un roulé-boulé… je tombais lourdement sur le sol. Lorsque je me relevais, je ne devais pas avoir l’air très héroïque. La terre, mêlée à ma sueur, formait sur ma peau et la coupe une couche boueuse particulièrement répugnante, j’étais épuisé, et j’avais mal partout… cependant…
Je soulevais alors le trophée, en le brandissant bien haut. Crichton applaudit bruyamment et tapa dans le dos du professeur Jackson qui, curieusement, ne sembla guerre apprécier le geste.
Mon rêve de la veille se réalisait… en parti du moins.
Dommage, ils avaient omis les cheerleaders…
*****
Les membres du jury étaient descendus de leur estrade et venaient nous congratuler. Chris et Sarah étaient bientôt apparus à la lisière de la forêt et m’avaient très vite rejoints. Lorsque Chris comprit que nous l’avions remporté j’eus droit à une franche accolade, qui n’avait rien de bien militaire. Puis mes deux amis firent bruyamment éclater leur joie.
Jerry Carson arriva bientôt, et avant même d’aller voir Emerson, il s’approcha de moi, le visage défait. Je me crispais, m’attendant au pire. Au lieu de cela, étrangement, ce fut le meilleur qui arriva : il me serra la main. Il me félicita chaleureusement, puis me demanda finalement s’il pouvait voir le trophée.
Je me tournais vers Crichton, qui me fit signe qu’il n’y avait pas de problèmes. Je tendis alors la coupe à mon ancien adversaire et futur ami. Il faudrait s’y habituer. Nous travaillerions probablement ensemble un jour, dans le cadre de ce mystérieux programme. Il me la rendit bientôt, avouant qu’elle était magnifique. Je la passais à Sarah.
Les deux équipiers de Jerry fulminaient devant ce qu’ils considéraient comme vile traîtrise de leur ami.
Puis au bout d’un moment, Stanley Emerson ne put plus se retenir. Il rougit violemment (probablement à cause d’une hausse de sa tension artérielle causée par son profond ressentiment) puis se mit à parler, haussant la voix pour que tout le monde puisse l’entendre, usant de son ton haineux habituel. Sur place, il n’y avait que nous et le jury, vu que les autres n’étaient toujours pas sortis de la forêt.
- C’est honteux, cracha t-il. Un assassin mérite-t-il de finir premier ?
Chris blêmit devant la remarque. Je n’en compris la raison que lorsque Crichton aboya, à son habitude :
- Si tu parles du travail des militaires, tu n’insultes pas seulement Sanders mais nous tous, moi y compris. Alors surveille tes propos.
- Oh non, je ne parle pas de ça, mais des deux gardes assassinés, lança Stanley l’air de rien.
Le silence s’installa soudain. Emerson, manifestement content de l’effet qu’il avait provoqué, continua :
- Eh oui, j’ai enquêté et trouvé qui était responsable de ces monstruosités. C’est simple pourtant, je ne comprends pas que personne ne l’ait suspecté. Il faut être particulièrement obtus pour passer à travers de telles preuves de culpabilité. Qui s’est absenté un moment dans sa chambre avant qu’on ne trouve le bureau saccagé ? Qui a tapé du pied dans la porte, faisant par la même découvrir comme par hasard la scène du crime ? Qui est arrivé en retard et curieusement habillé de la tête aux pieds lors du deuxième crime quand on a découvert les gardes blessés ? Qui ne fait pas de vagues pour qu’on ne le remarque pas ? Et enfin, j’ai gardé le meilleur pour la fin … qui ais-je vu déambuler dans les couloirs hier soir ?
Personne n’osait même respirer. Une sueur épaisse collait mon costume sur ma peau. Je me sentis soudain particulièrement mal à l’aise.
- Accouche, beugla Crichton.
- Michael Anderson bien entendu. Qui d’autre ? Ce n’est pas pour rien qu’on l’a éjecté du corps universitaire. Espèce de fumier ! Tu croyais peut être t’en tirer comme ça ?
Les regards convergèrent sur moi. Tous paraissaient incrédules, et hébétés devant tant de preuves de ma culpabilité. Je piquais un fard. Chris se positionna devant moi, bras croisés, face à la foule :
- Langue de vipère ! Prouve-le !
- Vous voulez encore une preuve ? Allons-y alors. Personne ne s’est donc étonné que les deux gardes aient été blessés par balles alors qu’on nous avait bien signifié que les projectiles étaient gardés ailleurs ? Effectivement l’armoire à notre étage a été forcée, mais l’individu n’a pu obtenir que des armes. Comment a donc t-il pu se fournir en munitions ? Maintenant je vous demande à tous : qui, quelques jours auparavant, a soi-disant vidé son chargeur sur une cible… qu’il n’a jamais atteinte ?
Stanley Emerson rayonnait littéralement de fierté… et de haine à mon égard. Mais cela n’était pas nouveau. Personne n’osait ni bouger ni détacher son regard de ma personne. Chris tremblait, comme une vieille bouilloire en ébullition. Mais je ne pouvais pas apercevoir son visage, il me tournait toujours le dos. Sarah, quant à elle, les yeux brillants (de peine ou de colère), avait les lèvres pincées.
- Où est son sac ! mugit finalement Crichton.
Sanders, qui l’avait gardé depuis que je lui avais laissé dans la forêt, lui tendit l’objet, après m’avoir jeté un regard où l’incrédulité disputait à l’horreur.
Le colonel sortit tout mon matériel, pêle-mêle. Divers objets s’envolèrent aux quatre vents. O’Neill dû même se baisser pour éviter de justesse le jet d’une lampe torche. Tout d’un coup Crichton s’immobilisa et sortit précautionneusement… une des sphères à rayon énergétique.
Il y a des moments où l’on voudrait se faire tout petit.
- J…je ne comprends pas, balbutiais-je.
- Moi je commence à comprendre, fit Crichton doucement, dans un doux ronronnement qui était encore plus à craindre que ses cris si on en croyait la rumeur le concernant. Nous avons affaire à un espion.
Je sais ce que vous vous dites fidèle lecteur. Comment a t-il pu nous berner tout ce temps-là ? Les plus ingénieux (ou les plus hypocrites, c’est à voir) diront qu’ils m’avaient percé à jour il y a des lustres ! Mais je me demande… aurez-vous aussi deviné ce qui va suivre ?
Je me tournais alors vers Jerry Carson, qui était resté à mes cotés depuis qu’il m’avait serré la main. Je lui souris, puis tout d’un coup l’agrippais violemment par la manche.
- Vas-y, c’est maintenant ou jamais.
Il parut un moment dérouté, puis hocha la tête. Ce fut alors que décor autour de moi s’éclaircit brusquement. Etais-je en train de perdre connaissance ?